La devise des Templiers : « Non nobis, Domine, non nobis »

La devise des Templiers est « Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam », ce qui signifie : « Non pas à nous, Seigneur, non pas à nous, mais à ton nom donne la gloire ». Ce verset latin, tiré des Psaumes, résume l'idéal des chevaliers du Temple : combattre et mourir sans chercher la gloire personnelle, puisque toute victoire revient à Dieu.

Derrière cette formule célèbre se cache pourtant une histoire plus subtile qu’il n’y paraît. D’où vient ce verset ? Pourquoi convenait-il si bien à ces moines-soldats ? Et, question que l’historien ne peut éviter, les Templiers l’ont-ils vraiment portée comme une « devise » au sens où nous l’entendons aujourd’hui ? Remontons le fil, du désert de Judée aux bûchers de Paris.

Un verset des Psaumes devenu cri d’humilité

La formule ne vient pas des Templiers eux-mêmes : c’est le premier verset du psaume 115 dans la numérotation hébraïque, qui correspond au psaume 113 (seconde partie) dans la Vulgate, la Bible latine de saint Jérôme utilisée par l’Église médiévale. Le texte complet dit : « Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam, super misericordia tua et veritate tua » — « à cause de ta miséricorde et de ta fidélité ».

Dans son contexte biblique, le psaume oppose le Dieu d’Israël aux idoles des nations, « qui ont une bouche et ne parlent pas ». C’est un chant de confiance collective : le peuple ne se glorifie pas de ses succès, il les rend à Dieu.

Pour un chevalier du XIIe siècle, ces mots n’avaient rien d’abstrait. Les psaumes formaient la trame de la prière quotidienne des moines, chantée aux différentes heures de l’office. Un frère du Temple entendait donc ce verset régulièrement, bien avant qu’on en fasse le slogan de son ordre.

Une devise à l’image d’un ordre de moines-soldats

Pour comprendre pourquoi ce verset colle si bien aux Templiers, il faut revenir à leur naissance. Vers 1120, à Jérusalem, un chevalier champenois, Hugues de Payns, réunit quelques compagnons pour protéger les pèlerins sur les routes de Terre sainte. Le roi Baudouin II les loge dans une aile de son palais, installé dans la mosquée al-Aqsa, que les Latins appellent le « Temple de Salomon ». Le nom est trouvé : les Pauvres Chevaliers du Christ et du Temple de Salomon.

En janvier 1129, le concile de Troyes leur donne une règle, inspirée de celle des moines cisterciens. Les frères prêtent les trois vœux de pauvreté, chasteté et obéissance. Ils ne possèdent rien en propre et doivent suivre l’office. Ceux qui ne savent pas lire, ou qui sont retenus par le service, récitent à la place un nombre fixé de Pater noster pour chaque heure.

C’est là que la devise prend tout son sens. Le grand défaut du chevalier médiéval, aux yeux de l’Église, c’est la vaine gloire : se battre pour la renommée, le butin ou la beauté du geste. Bernard de Clairvaux, protecteur de l’ordre, le dit sans détour dans son Éloge de la nouvelle chevalerie (vers 1130) : la chevalerie du siècle se pare d’or et de soie et tue par orgueil, alors que le Templier, sobre et discipliné, combat pour le Christ seul.

« Non pas à nous, Seigneur » est exactement le contre-pied de l’éthique chevaleresque profane. La gloire d’une victoire revient à Dieu, et la mort au combat fait du frère un martyr, non un héros. L’humilité collective prime sur l’exploit individuel.

Devise, cri de guerre, sceau : ne pas tout confondre

Ici, l’historien doit apporter une nuance. Aucun texte médiéval connu, ni la règle latine de 1129, ni les statuts français ajoutés ensuite (les retrais), ne désigne Non nobis comme la « devise officielle » de l’ordre. La notion même de devise, au sens héraldique d’une formule attachée à des armoiries, se diffuse surtout à la fin du Moyen Âge, après la disparition du Temple.

L’attribution repose donc sur une tradition, solide dans son esprit mais tardive dans sa formulation. Elle est surtout popularisée aux XVIIIe et XIXe siècles, notamment par la franc-maçonnerie et la littérature romantique, qui ont fait des Templiers une légende. Une tradition rapporte aussi que le verset figurait sur leur étendard, sans source médiévale pour le confirmer.

Ce qui est mieux attesté, ce sont les autres signes de l’ordre :

  • Le Beaucéant (ou baucent) : le gonfanon de l’ordre, mi-parti noir et blanc. Le mot servait aussi de cri de ralliement. Les statuts règlent minutieusement sa garde par le maréchal : tant qu’il flotte, aucun frère ne doit quitter le champ de bataille.
  • Le sceau aux deux chevaliers sur un même cheval : attesté dès 1158 sous le maître Bertrand de Blanquefort, il porte la légende Sigillum militum Christi, « sceau des chevaliers du Christ ». On y lit souvent un symbole de pauvreté ou de fraternité, même si son sens exact reste débattu.
  • La croix rouge : le pape Eugène III autorise les Templiers à la porter sur leur manteau blanc vers 1147.
Sceau des Templiers représentant deux chevaliers sur un seul cheval
Sceau des Templiers : deux chevaliers sur un même cheval. Wikimedia Commons, domaine public.

Non nobis n’est donc pas une invention, mais une formule de piété que les frères connaissaient et chantaient, élevée après coup au rang de devise. Elle résume parfaitement l’esprit de la règle, et c’est pour cela qu’elle s’est imposée.

De la chute du Temple à la postérité d’une formule

Le 13 octobre 1307, sur ordre de Philippe le Bel, les Templiers du royaume de France sont arrêtés en une seule matinée. Accusés d’hérésie et d’idolâtrie, beaucoup avouent sous la torture. En 1312, au concile de Vienne, le pape Clément V supprime l’ordre par la bulle Vox in excelso. En mars 1314, le dernier grand maître, Jacques de Molay, est brûlé à Paris, sur l’île aux Juifs, après avoir clamé l’innocence de son ordre.

Enluminure médiévale de l'arrestation des Templiers en 1307
L’arrestation des Templiers, Chroniques de France ou de Saint-Denis (fin XIVe siècle), British Library, Royal MS 20 C VII, f. 42v. Wikimedia Commons, domaine public.

Ironie de l’histoire : des hommes qui avaient fait vœu de ne rien garder pour eux finissent accusés d’avoir accumulé des richesses et des secrets. Le verset de l’humilité devient, pour la postérité, l’épitaphe d’un ordre brisé.

La formule, elle, survit au Temple :

  • Azincourt, 1415 : selon la chronique d’Edward Hall (1542), Henri V d’Angleterre fait chanter le psaume par ses chapelains après sa victoire, ses hommes s’agenouillant à ce verset. Shakespeare reprend la scène dans Henry V (1599).
  • La musique : un canon anglais du XVIe siècle, longtemps attribué à William Byrd, devient un chant de célébration très populaire. Le cinéma le fait résonner encore dans les Henry V de Laurence Olivier (1944) et de Kenneth Branagh (1989).
  • La franc-maçonnerie et les ordres néo-templiers : à partir du XVIIIe siècle, ils adoptent la formule comme devise, contribuant à l’associer définitivement aux Templiers.

Aujourd’hui, Non nobis, Domine orne bagues, tatouages et blasons de fiction. Peu de devises médiévales ont connu une telle fortune, pour un ordre qui, précisément, ne voulait pas de gloire.

FAQ sur la devise des Templiers

Quelle est la traduction de « Non nobis, Domine » ?

« Non pas à nous, Seigneur, non pas à nous, mais à ton nom donne la gloire. »

De quel texte vient la devise des Templiers ?

Du psaume 115, verset 1 (psaume 113 dans la Vulgate latine).

Quel était le cri de guerre des Templiers ?

On cite le plus souvent « Beaucéant ! », du nom de leur étendard noir et blanc.

Les Templiers avaient-ils une devise officielle ?

Aucun document médiéval ne l’établit formellement. Non nobis est la devise que la tradition leur attribue, en accord avec l’esprit de leur règle.

Sources